Il existe une forme de coexistence organisée qui ressemble à de la collaboration sans en être une. Chaque entité fait son travail. Les réunions se tiennent. Les livrables arrivent. Et pourtant quelque chose ne circule pas : une distance maintenue, des territoires implicitement protégés, un nous qui ne s'est jamais vraiment constitué.

C'est souvent ce qu'on appelle, avec une certaine pudeur, les silos.


Quand plusieurs cultures se retrouvent dans une même structure — par fusion, réorganisation, rapprochement institutionnel — la tentation est de travailler sur les représentations. Nommer les différences. Organiser des ateliers où chacun exprime ce qu'il ressent de l'autre.

Ce travail est nécessaire. Il n'est pas suffisant.

Parce que comprendre l'autre ne suffit pas à créer un nous. Et parce que le nous ne se décrète pas : il se construit dans l'action, dans l'ajustement, dans la production de quelque chose ensemble.


J'ai eu l'occasion de travailler avec trois entités traversant exactement cette situation. De la bonne volonté de tous les côtés. Et malgré tout, cette distance caractéristique : polie, fonctionnelle, et un peu figée.

Nous avons travaillé en trois temps.

Le U-Lab

Le premier était un U-Lab sur 24 heures : deux entités, un après-midi et une matinée, avec une nuit entre les deux. Pas un raccourci ni une version allégée du modèle de Scharmer. Toutes les phases ont été vécues. Co-initier, co-sentir, presencing, co-créer. Le bac à sable comme espace de symbolisation. Les diapositives de clôture à la fin de la première journée : passé, présent, avenir. Les consignes pour la nuit : relire ses notes, écrire une intention. La nuit a une fonction dans le processus. Elle laisse travailler ce que la journée a ouvert.

La question qui traversait tout : ma place aujourd'hui dans l'organisation, et son évolution dans notre collaboration.

L'atelier cuisine

Le deuxième temps était un atelier cuisine. Et c'est là que quelque chose d'important s'est passé dans l'architecture même de l'intervention : la troisième entité a rejoint le groupe pour cet atelier. Pas pour le U-Lab. Pour la cuisine. Ce n'était pas un détail logistique. C'était un choix de conception : intégrer progressivement, laisser à chaque entité le temps d'arriver à son propre rythme.

La cuisine n'était pas une animation. Un dispositif.

Répartir des rôles sans chef désigné. Coordonner sans surcontrôle. Ajuster sous contrainte : le four est occupé, l'ingrédient manque, le temps presse. Produire quelque chose qui sera mangé ensemble.

Ce qui se révèle dans ces moments-là dépasse ce que n'importe quel questionnaire d'équipe peut faire apparaître. Qui prend la place naturellement ? Qui relie, sans que personne ne lui ait demandé ? Qui attend des consignes quand personne ne les donne ? Qui improvise, et comment les autres réagissent ?

Le repas comme objet tiers. Pas un prétexte : un révélateur.

La vraie question du débrief n'était pas comment s'est passée la cuisine ? C'était : qu'avons-nous fait là que nous pourrions faire au travail ?

Les ateliers thématiques

Le troisième temps se déploie en quatre ateliers distincts, espacés dans le temps. Chacun travaille une thématique spécifique issue de ce que le groupe a lui-même mis au jour lors du U-Lab et de la cuisine : relire les transitions vécues, construire un plan d'action, esquisser une vision collective, définir des principes de fonctionnement. Des sous-groupes portent chaque chantier et restituent à l'ensemble de la section. Le matériau vient du groupe. Le travail revient au groupe.


Ce qui m'a frappé dans cette séquence, c'est la logique d'intégration progressive qu'elle portait. On ne met pas trois entités dans une même pièce en espérant que la proximité suffise. On crée des espaces successifs : d'abord l'intérieur de soi, puis la relation à l'autre, puis l'action commune, puis le retour réflexif. Chaque temps prépare le suivant.

Le passage du côte-à-côte au faire ensemble n'est pas un événement. C'est une direction qu'on choisit de tenir, collectivement, dans la durée.

L'idée centrale
On ne met pas trois entités dans une même pièce en espérant que la proximité suffise. On crée des espaces successifs. Chaque temps prépare le suivant.
Question fertile
Dans votre organisation, qu'est-ce qui permettrait à des entités distinctes de produire quelque chose ensemble — sans effacer ce qui les distingue ?